04- Archétypes
Connais-tu ton archétype dominant ?
Nous aimons assez penser que nous sommes des êtres parfaitement originaux, improvisant notre personnalité chaque matin entre le café et les premières contrariétés de la journée.
Carl Gustav Jung avait quelques raisons d’en douter.
Il appelait archétypes de grandes structures universelles de la psyché humaine, des formes profondes qui organisent certaines de nos représentations, de nos émotions et de nos comportements. Elles traversent les époques et les cultures et réapparaissent sans cesse dans les mythes, les contes, les religions, les rêves… mais également dans notre manière très quotidienne d’aimer, de décider, de protéger, de combattre, de créer ou de donner un sens à ce qui nous arrive.
Le Roi, le Filou, le Vieux Sage, le Magicien, l’Architecte, le Guerrier, l’Amant, l’Enfant éternel, la Grand-Mère et le Héros ne sont donc pas dix personnalités entre lesquelles il faudrait choisir.
Nous les portons tous, à des degrés différents.
Simplement, chez chacun de nous, certains ont pris l’habitude de s’asseoir plus près du volant.
Un archétype dominant n’est pas une identité
Le résultat de ce test ne prétend pas répondre à la question : « Qui suis-je ? »
Heureusement. Trente questions pour résoudre définitivement le problème de l’identité humaine auraient constitué une performance assez embarrassante pour quelques millénaires de philosophie.
Il cherche quelque chose de plus modeste et peut-être de plus utile : repérer quelle dynamique archétypale semble actuellement s’exprimer le plus fortement en toi, quelles autres l’accompagnent et lesquelles restent davantage en retrait.
Car nous ne réagissons pas tous de la même manière devant une même situation.
Imagine qu’un groupe se perde au cours d’une randonnée.
Le Roi cherchera probablement à organiser tout le monde. L’Architecte examinera la carte et reconstruira méthodiquement l’itinéraire. Le Guerrier sera déjà prêt à marcher vingt kilomètres supplémentaires. Le Vieux Sage essaiera de comprendre à quel embranchement l’erreur s’est produite. Le Magicien cherchera peut-être une manière totalement différente de résoudre le problème. Le Filou remarquera le chemin auquel personne n’avait pensé — ou fera remarquer que celui qui tenait la carte depuis deux heures la regardait à l’envers. La Grand-Mère vérifiera que personne n’a froid, faim ou mal aux pieds. L’Amant veillera à préserver les liens et l’harmonie du groupe. L’Enfant éternel trouvera éventuellement cette catastrophe assez amusante. Et le Héros proposera d’aller chercher du secours.
Dix réponses différentes.
Plusieurs peuvent être excellentes.
Certaines deviennent beaucoup moins excellentes lorsqu’elles sont utilisées partout.
Le Roi — organiser et assumer
Le Roi représente la capacité à ordonner, décider, coordonner et assumer la responsabilité.
Dans sa dimension lumineuse, il donne une direction. Lorsqu’une famille traverse une crise, qu’un projet se disperse ou qu’un groupe ne sait plus qui fait quoi, cette énergie permet de remettre de la cohérence là où chacun commençait à courir dans une direction différente.
Le Roi sait dire : « Voilà où nous allons. »
C’est extrêmement utile.
Son Ombre apparaît lorsqu’il finit par ajouter : « Et voilà également comment vous allez tous y aller. »
Le sens des responsabilités peut devenir besoin de contrôle, l’autorité se transformer en autoritarisme et l’organisation en difficulté à faire confiance. Le Roi risque alors de prendre en charge ce que les autres pourraient parfaitement accomplir eux-mêmes.
Pour l’équilibrer, une question suffit parfois : est-ce que je dirige parce que c’est nécessaire, ou parce que j’ai du mal à laisser quelqu’un d’autre conduire ?
Un bon Roi n’est pas celui qui décide de tout.
C’est celui sous lequel les autres peuvent également devenir compétents.
Le Filou — déplacer les règles
Le Filou est l’une des figures les plus anciennes et les plus réjouissantes de l’imaginaire humain.
Il contourne, improvise, détourne les règles, révèle les contradictions et introduit du mouvement lorsque les systèmes deviennent trop rigides. C’est le Trickster jungien : celui qui ouvre une fenêtre pendant que tout le monde discute très sérieusement de la porte.
Dans la vie quotidienne, il apparaît dans l’humour, l’improvisation, la capacité à trouver une solution inattendue ou à désamorcer une situation devenue absurdement solennelle.
Sa force est la souplesse.
Son Ombre est l’esquive.
À force de contourner les contraintes, il peut contourner aussi les responsabilités. L’humour peut servir à éviter une conversation difficile, l’improvisation remplacer la préparation et l’habileté devenir manipulation.
Lorsque le Filou domine, il peut être utile de se demander : suis-je en train de trouver une autre voie, ou simplement d’éviter celle qui me demande un effort ?
Même Hermès devait parfois finir par livrer le colis.
Le Vieux Sage — comprendre avant de conclure
Le Vieux Sage recherche la connaissance, le recul, la compréhension et le sens.
Devant une difficulté, il résiste à la réaction immédiate. Il observe, compare, relie. Il sait qu’un problème mal compris produit généralement des solutions remarquablement efficaces à côté du problème.
Dans une discussion tendue, il peut être celui qui demande : « De quoi parlons-nous réellement ? »
Question dangereuse. Elle risque de faire gagner du temps.
Son Ombre apparaît lorsque comprendre remplace agir.
Il manque alors toujours une donnée, un livre, une vérification, une nuit de réflexion. Le Sage peut également devenir celui qui sait, puis celui qui sait mieux, puis celui qui explique aux autres pourquoi ils n’ont pas encore compris qu’il sait.
Son équilibre consiste à accepter qu’une décision puisse parfois être prise avec une connaissance incomplète.
À un moment donné, même le Sage doit fermer le livre et sortir de la bibliothèque.
Le Magicien — transformer le regard
Le Magicien perçoit les transformations possibles.
Il rapproche des éléments que personne n’avait pensé à relier, pressent les changements, travaille volontiers avec les symboles et cherche ce qui se joue derrière les apparences immédiates.
Dans sa Lumière, il permet de changer de perspective. Une situation apparemment bloquée peut devenir différente simplement parce qu’on cesse de la regarder depuis le même endroit.
Son Ombre apparaît lorsque l’intuition se détache excessivement du réel. Tout devient alors signe, message ou correspondance. Une coïncidence cesse d’être une coïncidence, puis une deuxième confirme la première et, assez rapidement, l’Univers semble consacrer une part préoccupante de son temps à notre agenda personnel.
Le Magicien gagne donc à conserver un excellent compagnon : le fait vérifiable.
L’intuition ouvre une porte.
Elle n’oblige pas à franchir toutes celles qu’elle aperçoit.
L’Architecte — construire ce qui tient
L’Architecte aime la structure, la cohérence et la construction.
Il transforme une idée en système, une intention en projet, un désordre en organisation. Là où d’autres voient une montagne de tâches, il commence à distinguer les étapes, les dépendances et l’ordre dans lequel les pierres doivent être posées.
Sa force est considérable : il rend possible ce qui, sans structure, resterait une bonne idée.
Son Ombre apparaît lorsque le plan devient plus important que la réalité.
L’imprévu l’agace, les changements perturbent une architecture soigneusement construite et il peut consacrer davantage de temps à perfectionner le système qu’à vérifier s’il sert encore à quelque chose.
Pour l’équilibrer : la structure est-elle encore au service du projet, ou le projet est-il devenu au service de la structure ?
Un plan est une carte.
Lorsqu’un arbre pousse au milieu du chemin, on peut aussi contourner l’arbre.
Le Guerrier — défendre et tenir
Le Guerrier apporte détermination, discipline, courage et capacité à poser des limites.
Il sait dire non. Il supporte l’effort. Il protège un territoire, une valeur, une personne ou une décision lorsque ceux-ci sont menacés.
Dans la vie quotidienne, cette énergie est indispensable chaque fois qu’il faut tenir bon : sortir d’une relation destructrice, défendre une conviction, terminer un travail difficile, refuser une demande abusive ou simplement continuer lorsque l’enthousiasme du début est parti déjeuner sans laisser d’adresse.
Mais le Guerrier possède une faiblesse assez logique : il lui faut un adversaire.
Lorsque cette énergie devient excessive, un désaccord peut se transformer en combat, une remarque en attaque et un compromis en capitulation.
Sa question d’équilibre est donc simple : y a-t-il réellement quelque chose à combattre ?
Toutes les collines ne méritent pas qu’on meure dessus.
Certaines ne sont d’ailleurs que des ralentisseurs.
L’Amant — entrer en relation
L’Amant représente la puissance du lien, du désir, de la sensibilité et de l’engagement affectif.
Il ne concerne pas seulement la relation amoureuse. Il apparaît dans notre capacité à aimer une personne, une œuvre, un lieu, une activité, la beauté ou la vie elle-même.
L’Amant sait s’impliquer.
Il transforme une existence correctement administrée en quelque chose qui mérite éventuellement d’être vécu.
Son Ombre apparaît lorsque le lien devient fusion. Le désir d’être proche peut conduire à oublier ses propres besoins, à idéaliser l’autre ou à dépendre excessivement de son regard.
Une question devient alors précieuse : dans cette relation, suis-je encore présent moi aussi ?
Aimer quelqu’un ne nécessite pas de disparaître pour lui faire davantage de place.
Deux personnes occupent généralement mieux une relation lorsqu’elles sont encore deux.
L’Enfant éternel — garder le possible ouvert
L’Enfant éternel conserve l’émerveillement, le jeu, la spontanéité et la capacité à recommencer.
Il refuse de croire que tout est définitivement écrit.
Cette énergie permet d’apprendre, d’explorer, de rire, de changer de direction et de regarder une situation ancienne avec des yeux neufs. Sans elle, l’existence risque de devenir extrêmement raisonnable.
Et donc parfois extrêmement longue.
Son Ombre est contenue dans son nom : rester éternellement l’enfant.
Le possible peut alors être préféré au choix, le commencement à l’achèvement, la liberté à l’engagement. Choisir une voie signifie renoncer aux autres, ce que l’Enfant éternel trouve parfois d’une grossièreté métaphysique difficilement acceptable.
Pour l’équilibrer : qu’est-ce que je refuse de choisir pour conserver toutes les possibilités ouvertes ?
Grandir ne signifie pas tuer l’enfant.
Cela consiste peut-être à lui confier autre chose que les clés de la voiture.
La Grand-Mère — nourrir et transmettre
La Grand-Mère représente ici la protection, le soin, la continuité, la transmission et cette intelligence particulière qui sait que les êtres humains ne vivent pas uniquement d’idées.
Quelqu’un doit aussi penser à manger.
Dans sa Lumière, elle veille, accueille, transmet l’expérience et crée les conditions dans lesquelles les autres peuvent grandir. Elle perçoit parfois les besoins avant même qu’ils soient formulés.
Son Ombre apparaît lorsque prendre soin devient prendre en charge.
À vouloir protéger constamment, elle peut empêcher l’autre d’expérimenter, de se tromper ou de devenir autonome. Elle risque aussi de s’oublier elle-même et de découvrir un jour qu’elle nourrit une table entière tandis que personne n’a pensé à lui garder une chaise.
La question utile devient : est-ce que j’aide cette personne à grandir, ou est-ce que je deviens indispensable à sa place ?
Prendre soin n’oblige pas à porter tout le monde.
Surtout ceux qui possèdent parfaitement leurs deux jambes.
Le Héros — franchir l’épreuve
Le Héros apparaît lorsqu’un obstacle doit être dépassé.
Il mobilise le courage, le dépassement de soi, l’endurance et cette étrange capacité humaine à avancer précisément lorsque les circonstances suggèrent assez raisonnablement de rester couché.
Il est indispensable dans les moments de crise.
Le Héros nous aide à affronter une maladie, une rupture, un échec, un changement majeur ou simplement une épreuve dont personne n’avait eu la courtoisie de nous demander si elle figurait dans notre programme.
Mais son Ombre consiste à avoir besoin de l’épreuve.
Lorsque le Héros devient dominant, la vie peut se transformer en succession de défis. Le repos ressemble à de la faiblesse, demander de l’aide à un échec et une existence paisible commence curieusement à manquer d’intérêt.
Il peut alors se demander : suis-je courageux parce qu’une épreuve l’exige, ou ai-je besoin d’une épreuve pour me sentir courageux ?
Le dragon vaincu, le Héros doit aussi apprendre à rentrer chez lui.
C’est moins spectaculaire.
Mais les dragons ne constituent heureusement pas l’essentiel d’une existence.
Quand notre qualité préférée devient notre piège
C’est probablement l’enseignement le plus utile du test.
Notre difficulté principale ne vient pas toujours de nos faiblesses.
Elle peut venir d’une qualité devenue automatique.
Nous répétons volontiers ce qui nous a réussi. Celui qui a obtenu de la reconnaissance en étant fort développe son Guerrier ou son Héros. Celui qui a été aimé parce qu’il prenait soin des autres renforce la Grand-Mère. Celui qui s’est protégé grâce à l’humour développe le Filou. Celui qui a trouvé sa sécurité dans la compréhension nourrit le Vieux Sage.
Ces adaptations peuvent devenir de magnifiques forces.
Mais une stratégie efficace autrefois n’est pas nécessairement adaptée à toutes les situations présentes.
Lorsqu’un seul archétype répond systématiquement à toutes les questions, nous ressemblons un peu à quelqu’un qui aurait découvert l’efficacité remarquable du marteau et commencerait à regarder les vis comme une provocation personnelle.
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Le premier résultat attire naturellement l’attention.
Pourtant, les archétypes les moins développés sont parfois les plus intéressants.
Un Roi très puissant peut avoir besoin de retrouver l’Enfant éternel et sa capacité à improviser. Un Guerrier peut apprendre de l’Amant qu’une relation ne se gagne pas. Une Grand-Mère peut emprunter au Roi la capacité à poser des limites. Un Vieux Sage peut demander au Héros de l’aider à passer enfin de la compréhension à l’action. Un Architecte peut bénéficier du Filou lorsque son magnifique plan rencontre cette chose irritante appelée réalité.
Il ne s’agit pas de devenir artificiellement ce que nous ne sommes pas.
Il s’agit d’élargir notre répertoire.
La question n’est donc pas : « Comment puis-je me débarrasser de mon archétype dominant ? »
Mais plutôt : « Dans quelles situations m’aide-t-il, quand commence-t-il à m’enfermer, et quelle autre partie de moi pourrait alors prendre le relais ? »
Une petite expérience
Pendant quelques jours, observe simplement les moments où ton archétype dominant apparaît.
Pas les grandes décisions existentielles.
Les petites choses.
Une contrariété. Une discussion. Un retard. Quelqu’un qui te demande de l’aide. Un imprévu. Une critique. Une décision à prendre.
Essaie de repérer ton premier mouvement.
Puis imagine, pendant quelques secondes seulement, ce que ferait l’un de tes archétypes les moins présents.
Tu n’es pas obligé de lui obéir.
Il suffit de l’écouter.
C’est peut-être là que commence l’intérêt véritable de cette petite cartographie : non pas découvrir qui tu es, mais constater que tu disposes de davantage de manières d’être que celles auxquelles tu fais spontanément appel.
Le Roi, le Filou, le Vieux Sage, le Magicien, l’Architecte, le Guerrier, l’Amant, l’Enfant éternel, la Grand-Mère et le Héros peuvent tous avoir quelque chose à dire.
L’équilibre ne consiste probablement pas à les faire parler avec la même force. Ce serait moins une individuation qu’une réunion de copropriété.
Il consiste plutôt à éviter qu’un seul d’entre eux confisque définitivement le micro.
Ton archétype dominant n’est pas celui que tu es.
C’est celui auquel tu donnes actuellement le plus souvent la parole.
Et parfois, devenir un peu plus entier commence simplement par cette question :
« Qui d’autre, en moi, pourrait répondre ? »