08- Complexes
Les Complexes : Quand quelque chose en nous répond avant nous
Nous avons tous connu cette expérience étrange. Quelqu’un prononce une phrase parfaitement ordinaire et, soudain, quelque chose se crispe. Une critique anodine nous accompagne jusqu’au soir. Un message reste sans réponse et notre imagination commence à rédiger la suite de l’histoire. Un changement de programme provoque une irritation sans commune mesure avec ses conséquences réelles. Une personne nous contredit et nous découvrons, avec une certaine surprise, que cette affaire apparemment banale vient de devenir une question de principe, d’honneur et éventuellement de survie de la civilisation occidentale.
Quelques minutes plus tard, nous pouvons même nous demander : pourquoi ai-je réagi aussi fortement ?
Jung aurait probablement répondu : excellente question.
Car il arrive qu’une situation présente ne touche pas seulement ce qui se passe aujourd’hui. Elle rencontre quelque chose qui était déjà là.
C’est là qu’interviennent les complexes.
Un mot qui a beaucoup voyagé
Dans le langage courant, avoir « un complexe » signifie généralement être gêné par une caractéristique physique ou psychologique : être complexé par sa taille, son âge, son apparence, son niveau social ou son absence totale de talent pour danser la gavotte.
Ce n’est pas exactement ce que Jung entend par là.
Dans la psychologie analytique, un complexe est un ensemble organisé de souvenirs, d’émotions, d’images, d’expériences et de représentations regroupés autour d’un noyau affectif particulièrement chargé.
Un complexe peut se constituer autour de l’abandon, de l’autorité, de la reconnaissance, de l’infériorité, du pouvoir, de la culpabilité, de la sécurité, de la réussite, de l’échec, de la relation au père ou à la mère, et de bien d’autres expériences fondamentales.
Il ne s’agit donc pas simplement d’une idée que nous aurions sur nous-mêmes.
Le complexe possède une charge émotionnelle.
Et c’est précisément cette charge qui permet parfois de le reconnaître.
Quand le présent réveille le passé
Imaginons qu’une personne importante tarde à répondre à un message.
Le fait objectif est assez pauvre : le message est resté sans réponse pendant quelques heures.
Pour une personne, cela ne provoquera pratiquement rien : elle supposera que l’autre travaille, conduit, dort, jardine ou tente désespérément de retrouver son téléphone.
Pour une autre, le même silence pourra immédiatement faire apparaître une inquiétude : Ai-je dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? Est-elle fâchée ? Est-ce qu’elle s’éloigne ?
Le téléphone n’a pas changé.
Ce qu’il rencontre, en revanche, n’est pas le même paysage intérieur.
Une situation actuelle peut ainsi entrer en résonance avec des expériences beaucoup plus anciennes. L’émotion produite ne correspond alors plus seulement à l’événement présent : elle contient également ce que cet événement vient réveiller.
C’est l’un des signes possibles de l’activation d’un complexe.
Une petite autonomie psychique
C’est ici que la conception jungienne devient particulièrement intéressante.
Pour Jung, un complexe suffisamment activé peut acquérir une forme d’autonomie momentanée. Nous ne cessons évidemment pas d’être nous-mêmes, mais une partie de notre fonctionnement prend temporairement beaucoup plus de place.
Nous pouvons alors dire ou faire quelque chose que nous regretterons quelques heures plus tard. Nous interprétons les événements d’une certaine manière, sélectionnons les informations qui confirment notre impression et devenons momentanément beaucoup moins disponibles aux explications alternatives.
Le complexe possède en quelque sorte sa propre logique.
C’est pourquoi nous pouvons parfois observer après coup :
« Je ne sais pas ce qui m’a pris. »
La formule est remarquablement intéressante.
Quelque chose nous aurait donc… pris ?
Jung n’aurait probablement pas laissé passer le choix du verbe.
Nous avons tous des complexes
Le mot peut inquiéter parce qu’il a pris une connotation négative. Pourtant, dans la perspective jungienne, posséder des complexes est parfaitement normal.
Ils font partie de l’organisation de la psyché.
Ils se constituent au cours de notre histoire, à travers nos relations, nos blessures, nos apprentissages, nos réussites, nos frustrations et les grandes figures affectives qui ont accompagné notre développement.
Il serait donc illusoire de chercher une personnalité parfaitement débarrassée de ses complexes.
D’ailleurs, quelqu’un affirmant n’en avoir aucun fournirait peut-être immédiatement un excellent sujet d’observation.
La question intéressante n’est pas :
« Ai-je des complexes ? »
Mais plutôt :
« Que se passe-t-il lorsqu’ils s’activent ? »
Le bouton et le doigt
Une image très simple permet de comprendre leur fonctionnement.
Nous possédons tous quelques boutons psychiques.
La plupart du temps, ils restent tranquilles. Puis quelqu’un appuie dessus.
Une remarque, un retard, une critique, une comparaison, un refus, un silence, une contestation ou une situation d’incertitude suffit parfois à déclencher une réaction étonnamment forte.
Notre premier réflexe consiste naturellement à regarder le doigt qui vient d’appuyer.
Et il peut effectivement avoir sa responsabilité.
Mais le travail intérieur commence lorsque nous nous intéressons également au bouton.
Pourquoi celui-ci ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi cette intensité ?
Pourquoi cette situation ressemble-t-elle à d’autres situations qui provoquent chez moi la même réaction ?
Le complexe devient alors moins un ennemi qu’un indicateur.
Il montre l’endroit où quelque chose reste particulièrement chargé.
La répétition est un indice précieux
Un événement isolé ne signifie pas grand-chose.
Nous pouvons tous être irrités, jaloux, anxieux, blessés ou contrariés pour d’excellentes raisons.
Ce qui devient particulièrement intéressant, c’est la répétition.
Pourquoi est-ce que je rencontre régulièrement le même type de conflit avec des personnes différentes ?
Pourquoi certaines formes de distance relationnelle produisent-elles toujours chez moi la même inquiétude ?
Pourquoi ai-je tant de mal à supporter qu’on remette en question ma compétence ?
Pourquoi l’incertitude me pousse-t-elle systématiquement à vouloir reprendre le contrôle ?
Pourquoi le fait de ne pas être reconnu me touche-t-il davantage que je ne voudrais l’admettre ?
Lorsque les acteurs changent mais que le scénario se ressemble étrangement, il devient raisonnable de vérifier si nous n’avons pas conservé quelque part une partie du décor.
Quatre zones de sensibilité
Le test symbolX ne prétend évidemment pas inventorier l’ensemble des complexes possibles. Ils sont trop nombreux, trop personnels et trop liés à l’histoire individuelle pour tenir convenablement dans vingt questions.
Il explore donc quatre grandes zones de sensibilité fréquemment rencontrées dans la vie relationnelle.
Rejet / abandon
Cette dimension concerne notre réaction à la distance, à l’incertitude affective ou au sentiment d’être laissé de côté.
Lorsque cette zone est particulièrement sensible, un silence, un éloignement ou une préférence accordée à quelqu’un d’autre peut prendre une importance considérable.
La question sous-jacente pourrait être :
« Est-ce que je compte encore ? »
Cela ne signifie pas que toute inquiétude relationnelle serait imaginaire. Certaines personnes s’éloignent réellement.
La question symbolX est différente : quelle quantité d’histoire personnelle vient éventuellement s’ajouter au fait présent ?
Valeur personnelle
Cette zone concerne la manière dont critiques, erreurs, comparaisons ou manque de reconnaissance peuvent toucher l’image que nous avons de notre propre valeur.
Une remarque sur ce que nous avons fait peut parfois être entendue comme une remarque sur ce que nous sommes.
« Ce travail pourrait être amélioré » devient intérieurement :
« Je ne suis pas à la hauteur. »
Entre les deux phrases, quelqu’un a ajouté quelques mots.
Ce quelqu’un mérite peut-être d’être rencontré.
Contrôle / sécurité
Cette dimension concerne notre rapport à l’incertitude, à l’imprévu et à la perte de maîtrise.
Prévoir, organiser et contrôler sont évidemment des capacités indispensables. Une civilisation dans laquelle personne ne prévoirait rien fonctionnerait probablement assez mal après le premier repas.
Mais lorsque l’imprévu devient fortement chargé émotionnellement, le besoin de contrôle peut dépasser les nécessités pratiques.
La question n’est alors plus seulement :
« Comment résoudre cette situation ? »
mais parfois :
« Pourquoi m’est-il si difficile de ne pas savoir exactement ce qui va se passer ? »
Autorité / reconnaissance
Cette zone concerne la manière dont nous réagissons lorsque notre légitimité, notre compétence, notre position ou notre parole semblent contestées.
Être corrigé, ignoré, conseillé sans l’avoir demandé ou voir quelqu’un recevoir une reconnaissance que nous espérions peut parfois réveiller une charge étonnante.
Là encore, il ne s’agit pas de considérer toute réaction comme excessive.
Il s’agit simplement d’observer ce que la situation touche réellement en nous.
Une cinquième dimension : la reprise de conscience
Le test mesure également une cinquième dimension, différente des quatre précédentes : la reprise de conscience.
Elle ne mesure pas la présence ou l’absence de complexes.
Elle cherche à observer notre capacité à reconnaître leur activation.
Puis-je, après une réaction forte, revenir sur ce qui s’est passé ?
Puis-je distinguer les faits de ce qu’ils ont réveillé ?
Puis-je constater qu’une même difficulté se répète dans plusieurs relations ?
Puis-je considérer l’intensité de ma propre réaction comme une information ?
Cette capacité est essentielle parce qu’un complexe conscient ne disparaît pas nécessairement.
Mais notre relation avec lui change.
Être conscient ne signifie pas devenir impassible
Il serait tentant d’imaginer qu’un excellent travail intérieur devrait conduire à une sorte de sérénité permanente dans laquelle plus rien ne nous atteint.
Ce serait certainement reposant.
Ce serait également assez peu humain.
Reconnaître un complexe ne signifie pas ne plus ressentir l’émotion. Une critique peut continuer à blesser, un abandon à faire souffrir, une injustice à mettre en colère.
La différence apparaît ailleurs.
Nous devenons progressivement capables de dire :
« Ce qui vient de se passer me touche très fortement, et cette intensité mérite elle aussi d’être examinée. »
L’émotion reste réelle.
Mais elle n’est plus nécessairement prise pour toute la réalité.
Complexe et projection
Les complexes entretiennent naturellement un lien étroit avec la projection, explorée dans le test précédent.
Lorsqu’un complexe s’active, nous pouvons attribuer plus facilement à l’autre certaines intentions : il veut m’humilier, elle m’abandonne, il ne me respecte pas, elle cherche à me contrôler…
Ces interprétations peuvent parfois être exactes.
Mais elles peuvent aussi être partiellement alimentées par notre propre histoire.
Le complexe fournit alors la charge émotionnelle ; la projection lui fournit parfois un personnage sur lequel se déposer.
C’est pourquoi les deux phénomènes se rencontrent si souvent.
Nous ne voyons plus seulement ce que l’autre fait.
Nous voyons aussi ce qu’il représente pour nous.
Le complexe peut aussi contenir une énergie
Il serait pourtant réducteur de considérer les complexes uniquement comme des blessures encombrantes.
Pour Jung, ils peuvent également contenir une quantité importante d’énergie psychique.
Une sensibilité particulière à la reconnaissance peut accompagner une forte ambition. Une peur de l’abandon peut révéler l’importance considérable accordée au lien. Un besoin de contrôle peut avoir développé de remarquables capacités d’organisation. Une relation difficile à l’autorité peut contribuer à construire une grande indépendance.
Le travail d’intégration ne consiste donc pas nécessairement à supprimer cette énergie.
Il consiste davantage à cesser d’en être exclusivement gouverné.
Le complexe peut alors perdre une partie de son autonomie tout en conservant ce qu’il contient de vivant.
Lire ton résultat
Ton résultat symbolX ne constitue ni un diagnostic ni une définition définitive de ta personnalité.
Il indique simplement quelles zones semblent les plus sensibles actuellement, et quelle capacité tu sembles avoir à reprendre conscience de ce qui se passe lorsqu’elles sont activées.
Un score élevé dans une dimension ne signifie donc pas :
« Voici ton problème. »
Il signifie plutôt :
« Voici un endroit où quelque chose réagit fortement. »
La nuance est importante.
De même, un score faible ne signifie pas nécessairement qu’aucun complexe n’existe dans ce domaine. Il peut simplement être peu actif au moment du test, ou prendre des formes que les questions proposées n’explorent pas.
symbolX fournit une carte.
Il serait légèrement présomptueux de confondre la carte avec l’ensemble du territoire.
Que faire d’une zone fortement activée ?
La première chose est probablement de ne rien vouloir supprimer immédiatement.
Observer suffit déjà.
Lorsqu’une réaction forte apparaît, quelques questions peuvent être particulièrement utiles :
Qu’est-ce qui vient réellement de se passer ?
Quelle émotion est apparue ?
Son intensité correspond-elle uniquement à la situation présente ?
Ai-je déjà connu cette réaction dans d’autres circonstances ?
Qu’est-ce que cette situation semble menacer ou remettre en question en moi ?
Et surtout :
« Quelle part de ma réaction appartient à maintenant, et quelle part semble beaucoup plus ancienne ? »
Il n’est pas nécessaire d’obtenir immédiatement une réponse.
Parfois, avoir trouvé la bonne question constitue déjà une partie du travail.
Du complexe à l’individuation
Ce test occupe une place particulière dans le parcours symbolX.
Après avoir exploré la manière dont nous entrons dans le monde, nos fonctions psychiques, notre Persona, nos archétypes, nos polarités, notre Ombre et nos projections, les complexes montrent comment plusieurs de ces éléments peuvent soudain se nouer autour d’un point particulièrement chargé.
Ils révèlent les endroits où notre histoire personnelle possède encore suffisamment d’énergie pour intervenir dans le présent.
Les reconnaître ne signifie pas devenir parfaitement transparent à soi-même.
Cela signifie commencer à distinguer davantage qui réagit, à quoi, et pourquoi.
Et cette distinction nous conduit directement vers l’un des concepts centraux de Jung : l’individuation.
Car devenir davantage soi-même ne consiste pas à éliminer les parties embarrassantes de sa psyché pour ne conserver qu’une version convenablement présentable.
Il s’agit progressivement de reconnaître tout ce petit monde, de comprendre comment il fonctionne et de lui trouver une place dans un ensemble plus vaste.
Le complexe ne disparaît donc pas nécessairement.
Mais il peut cesser d’être ce personnage invisible qui surgit à l’improviste, attrape le volant et décide de la direction.
Et lorsque nous commençons enfin à le voir arriver, il se produit quelque chose d’assez discret mais considérable :
nous récupérons les clés.