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  • 06- Lumière et Ombre

    Lumière et Ombre — Ce que nous montrons… et ce que nous préférons laisser derrière le rideau

    Nous avons tous une assez bonne idée de la personne que nous pensons être.

    Nous sommes généreux, raisonnables, courageux, tolérants, indépendants, sincères.

    Évidemment.

    Puis quelqu’un nous double dans une file d’attente.

    Et une partie de la psyché jusque-là absente de notre autobiographie demande soudain à prendre la parole.

    Carl Gustav Jung appelait Ombre l’ensemble des aspects de nous-mêmes que notre conscience reconnaît mal, refuse, réprime ou laisse dans l’inconscient parce qu’ils s’accordent difficilement avec l’image que nous avons construite de nous-mêmes.

    Face à elle se trouve ce que nous appellerons ici, par commodité, la Lumière : les aspects que nous reconnaissons, assumons et exprimons plus facilement, ceux qui correspondent davantage à notre personnalité consciente et à l’image acceptable que nous avons de nous-mêmes.

    Mais attention à un malentendu essentiel.

     

    La Lumière n’est pas le Bien et l’Ombre n’est pas le Mal.

    Si c’était aussi simple, Jung aurait probablement économisé beaucoup de papier.

    L’Ombre peut contenir notre agressivité, notre jalousie, notre égoïsme ou notre désir de domination.

    Mais elle peut également contenir notre courage, notre sensualité, notre créativité, notre puissance, notre capacité à dire non ou notre désir de liberté, simplement parce que nous avons appris qu’il était préférable de ne pas les montrer.

    Et notre Lumière, lorsqu’elle devient excessive, peut elle-même produire quelques dégâts remarquablement bien intentionnés.

    Ce test cherche donc moins à savoir si tu es « dans la Lumière » ou « dans l’Ombre » qu’à observer la relation que tu entretiens actuellement avec ces deux dimensions de toi-même.

     

    Comment naît l’Ombre ?

    L’Ombre commence probablement à se former très tôt.

    Un enfant découvre rapidement que certains comportements obtiennent de l’approbation et que d’autres provoquent froncement de sourcils, réprimande ou rejet.

    « Sois gentil. »

    « Ne pleure pas. »

    « Ne te mets pas en colère. »

    « Pense aux autres. »

    « Arrête de faire ton intéressant. »

    « Une petite fille ne fait pas ça. »

    « Un garçon doit être fort. »

    L’enfant ne cesse évidemment pas de ressentir colère, tristesse, désir d’attention, peur ou envie.

    Il apprend simplement que certaines parties de lui sont plus présentables que d’autres.

    Peu à peu se construit une personnalité consciente compatible avec la famille, l’école, la culture et le milieu social.

    Le reste ne disparaît pas.

    Il descend à la cave.

    Et comme toutes les choses que l’on range à la cave pendant trente ans, il finit généralement par être beaucoup plus encombrant qu’au moment où on l’y a mis.

     

    L’Ombre n’est pas nécessairement sombre

    Prenons quelqu’un qui a appris très jeune qu’il fallait être discret.

    Il devient adulte, modeste, attentif, incapable de se mettre en avant.

    Son Ombre peut contenir un désir de reconnaissance.

    Ce désir n’est pas mauvais.

    Il est simplement incompatible avec l’image consciente de quelqu’un qui « n’a pas besoin de tout cela ».

    Une autre personne a appris que la colère était dangereuse.

    Elle devient conciliante, douce, toujours prête à comprendre.

    Son Ombre peut contenir une formidable capacité à dire :

    « Non. Ça suffit. »

    Une troisième a construit son identité autour du sérieux, du travail et de la responsabilité.

    Son Ombre peut contenir l’Enfant éternel qui aimerait jouer, improviser et perdre occasionnellement une après-midi à quelque chose d’absolument inutile.

    Il ne s’agit donc pas de chasser l’Ombre.

    Il s’agit de découvrir ce qu’elle garde pour nous.

     

    Quand la Lumière fonctionne bien

    Notre partie consciente est évidemment indispensable.

    Elle permet de construire une identité relativement stable, de savoir ce que nous voulons, de nous inscrire dans le monde et d’agir conformément à nos valeurs.

    Quelqu’un qui se sait généreux peut choisir consciemment d’aider.

    Celui qui valorise la loyauté peut tenir ses engagements.

    Celui qui se reconnaît calme peut traverser une crise sans ajouter son propre incendie à celui qui existe déjà.

    La Lumière nous offre une continuité.

    Elle nous permet de dire :

    « Voilà qui je suis et voilà comment je souhaite agir. »

    Le problème commence lorsqu’elle ajoute :

    « Et je ne suis absolument rien d’autre. »

     

    Quand la Lumière devient trop lumineuse

    Nous pouvons nous identifier tellement fortement à nos qualités conscientes qu’elles deviennent rigides.

    Quelqu’un qui se considère comme toujours gentil peut devenir incapable d’exprimer une colère légitime.

    Celui qui se veut rationnel peut mépriser ses émotions.

    Une personne très indépendante peut ne plus savoir demander de l’aide.

    Quelqu’un qui se définit par sa générosité peut donner sans cesse et éprouver ensuite une rancœur considérable envers tous ces ingrats qui ont eu l’indélicatesse d’accepter.

    La Lumière peut donc elle aussi projeter une Ombre.

    Plus nous tenons absolument à être une certaine personne, plus tout ce qui contredit cette image risque d’être rejeté hors de notre conscience.

    La perfection morale possède ainsi un petit défaut de fabrication :

    elle laisse beaucoup de choses derrière elle.

     

    « Je ne suis jamais jaloux »

    Voici une phrase intéressante.

    Pas nécessairement fausse.

    Mais intéressante.

    Supposons qu’un ami réussisse magnifiquement quelque chose que tu désirais toi-même accomplir.

    Tu es heureux pour lui.

    Réellement.

    Et pourtant, quelque part, une petite voix ajoute :

    « Oui, enfin… il a eu beaucoup de chance. »

    Bienvenue dans la cave.

    Reconnaître une pointe de jalousie ne signifie pas devenir jaloux.

    Reconnaître une pointe de jalousie ne signifie pas devenir jaloux.

    Cela signifie simplement accepter qu’un sentiment humain vient de traverser la pièce.

    Nous pouvons lui dire bonjour sans lui confier le portefeuille.

    C’est toute la différence entre reconnaître une Ombre et lui obéir.

     

    L’Ombre dans le couple

    Les relations intimes constituent un terrain particulièrement fertile.

    Nous choisissons parfois chez l’autre des qualités que nous avons peu développées nous-mêmes.

    Une personne très organisée peut être fascinée par quelqu’un de spontané.

    Quelqu’un de réservé peut tomber amoureux d’une personnalité audacieuse.

    Au début, cette différence enchante.

    « J’adore sa spontanéité. »

    Quelques années plus tard :

    « Cet individu est biologiquement incapable de prévoir quoi que ce soit. »

    L’autre n’a pas nécessairement changé.

    Notre projection, elle, commence à se retirer.

    Les relations proches ont cette délicate particularité de permettre à deux Ombres de faire connaissance bien avant que leurs propriétaires aient compris qu’elles étaient invitées.

    Une dispute porte alors rarement uniquement sur les chaussettes laissées par terre.

    Les chaussettes ont simplement accepté un rôle dans une pièce beaucoup plus ancienne.

     

    L’Ombre au travail

    Elle apparaît aussi merveilleusement bien dans la vie professionnelle.

    Il y a ce collègue qui nous irrite immédiatement.

    Trop ambitieux.

    Trop sûr de lui.

    Trop bavard.

    Trop lent.

    Trop autoritaire.

    Il est parfaitement possible qu’il le soit réellement.

    L’idée jungienne ne consiste pas à prétendre que tous les défauts des autres sont imaginaires.

    Elle invite à poser une autre question :

    « Pourquoi ce trait particulier provoque-t-il chez moi une réaction aussi intense ? »

    Peut-être parce qu’il incarne quelque chose que nous refusons en nous.

    La personne irritée par l’ambition d’un collègue peut avoir enterré sa propre envie de réussir.

    Celle qui ne supporte pas quelqu’un capable de dire non peut avoir beaucoup de difficulté à poser elle-même des limites.

    Et parfois le collègue est simplement insupportable.

    Jung n’interdit heureusement pas cette possibilité.

     

    La projection : quand notre Ombre déménage chez les autres

    L’un des mécanismes les plus importants de l’Ombre est la projection.

    Ce que nous reconnaissons difficilement en nous devient particulièrement visible chez quelqu’un d’autre.

    Nous pouvons alors condamner avec une énergie étonnante un comportement qui nous concerne également sous une autre forme.

    La projection possède un avantage considérable :

    elle permet de garder une excellente opinion de soi tout en conservant le problème.

    Simplement, nous l’avons installé chez le voisin.

    C’est pourquoi les réactions disproportionnées sont intéressantes.

    Non parce qu’elles prouvent automatiquement une projection, mais parce qu’elles méritent parfois d’être examinées.

    Lorsque quelqu’un provoque en toi une admiration extraordinaire ou une irritation presque immédiate, une question peut être féconde :

    « Qu’est-ce que cette personne porte que je reconnais difficilement en moi ? »

    La réponse peut être désagréable.

    Elle peut aussi être libératrice.

     

    Quand l’Ombre prend les commandes

    Ce que nous refusons de reconnaître ne cesse pas pour autant d’agir.

    Une colère constamment réprimée peut apparaître sous forme d’irritation permanente, de sarcasme ou d’explosions soudaines.

    Un besoin de reconnaissance nié peut produire une susceptibilité extrême.

    Une agressivité refusée peut devenir passive : oublis, retards, silences, petites résistances.

    Nous sommes alors persuadés de ne jamais nous mettre en colère.

    Nous nous contentons mystérieusement de ne pas répondre aux messages pendant quatre jours.

    L’Ombre devient particulièrement problématique lorsqu’elle agit sans être reconnue.

    Ce n’est donc pas sa présence qui constitue le danger principal.

    C’est notre conviction qu’elle n’existe pas.

     

    Reconnaître n’est pas justifier

    C’est un point essentiel.

    Intégrer son Ombre ne signifie jamais :

    « Puisque je ressens de l’agressivité, je peux être agressif. »

    Ou :

    « Ma jalousie fait partie de mon Ombre, donc tout va bien. »

    L’intégration consiste à pouvoir dire :

    « Oui, cette tendance existe aussi en moi. Maintenant, qu’est-ce que j’en fais ? »

    Entre nier une pulsion et lui obéir existe un espace considérable.

    C’est précisément dans cet espace que peut intervenir la conscience.

    Reconnaître sa colère permet de choisir comment l’exprimer.

    Reconnaître son besoin de pouvoir permet d’éviter qu’il gouverne clandestinement.

    Reconnaître sa jalousie peut révéler un désir personnel négligé.

    L’Ombre cesse alors d’être uniquement une menace.

    Elle devient une information.

     

    L’Ombre peut contenir une force oubliée

    C’est peut-être l’aspect le plus précieux du concept.

    Imaginons quelqu’un qui a toujours été « raisonnable ».

    Il n’ose pas prendre de risques.

    Son Ombre peut contenir de l’audace.

    Une personne qui s’est toujours occupée des autres peut découvrir dans son Ombre une forme d’égoïsme.

    Le mot semble négatif.

    Mais cette énergie peut simplement dire :

    « Moi aussi, j’existe. »

    Quelqu’un qui s’est toujours effacé peut découvrir de l’ambition.

    Une personne extrêmement contrôlée peut retrouver de la spontanéité.

    L’Ombre n’est donc pas seulement le placard où nous enfermons nos monstres.

    Nous y avons parfois rangé nos dragons.

    Et les dragons, correctement apprivoisés, possèdent quelques qualités énergétiques intéressantes.

     

    Que signifie un résultat très « Lumière » ?

    Un score élevé du côté Lumière peut indiquer que tu fonctionnes actuellement de manière assez cohérente avec l’image consciente que tu as de toi-même.

    Tes comportements, tes valeurs et tes choix semblent relativement bien alignés.

    C’est une ressource.

    Mais si l’écart avec l’Ombre est très important, une question mérite peut-être d’être posée :

    « Qu’est-ce que je m’autorise difficilement à être ? »

    Colérique ?

    Fragile ?

    Ambitieux ?

    Dépendant ?

    Sensuel ?

    Égoïste ?

    Puissant ?

    Ridicule ?

    Le mot qui provoque immédiatement un petit mouvement intérieur est souvent plus intéressant que celui qui ne produit rien.

     

    Que signifie un résultat très « Ombre » ?

    Un score important du côté Ombre ne signifie évidemment pas que tu es en train de basculer du côté obscur.

    Dark Vador peut rester assis.

    Il peut simplement indiquer qu’actuellement certaines dimensions moins familières de toi-même prennent davantage de place, que des contradictions deviennent visibles ou qu’une période de transformation remet en question l’image habituelle que tu as de toi.

    Cela peut être inconfortable.

    Mais ce n’est pas nécessairement mauvais.

    Certaines étapes de notre vie nous obligent précisément à rencontrer des aspects de nous-mêmes que nous avions jusque-là peu développés.

    Une personne toujours forte découvre sa vulnérabilité.

    Quelqu’un qui vivait pour les autres découvre ses propres désirs.

    Une personnalité très contrôlée rencontre son besoin de liberté.

    L’ancien équilibre se dérègle.

    Parfois parce qu’un équilibre plus large cherche à apparaître.

     

    Et un résultat équilibré ?

    Un résultat proche entre Lumière et Ombre peut suggérer une certaine capacité à reconnaître ses contradictions.

    Mais là encore, 50 / 50 n’est pas un diplôme d’individuation.

    Nous pouvons être très conscients de certaines zones d’Ombre et totalement aveugles à d’autres.

    L’intérêt du résultat réside moins dans le chiffre que dans les questions qu’il déclenche.

    Quelles parties de moi sont faciles à montrer ?

    Lesquelles me gênent ?

    Qu’est-ce qui m’irrite excessivement chez les autres ?

    Quelles qualités j’admire presque démesurément ?

    Qu’est-ce que je fais lorsque personne ne correspond à l’image que j’ai de moi-même — surtout pas moi ?

    Voilà où le test commence à devenir intéressant.

     

    Comment travailler avec son Ombre ?

    Pas besoin d’une cérémonie nocturne dans une forêt.

    La vie quotidienne fournit largement le matériel nécessaire.

    Observe d’abord tes réactions disproportionnées.

    La personne qui t’agace énormément.

    La critique que tu n’arrives pas à oublier.

    Le comportement que tu condamnes avec une énergie particulière.

    Puis remplace momentanément :

    « Comment peut-il être comme ça ? »

    par :

    « Qu’est-ce que cela vient toucher chez moi ? »

    La question ne disculpe pas l’autre.

    Elle te rend simplement une partie de l’information.

    Observe aussi tes phrases absolues :

    « Je ne suis jamais… »

    « Je ne pourrais jamais… »

    « Je déteste les gens qui… »

    « Moi, au moins, je… »

    Ce sont parfois de petites pancartes plantées devant l’entrée de la cave.

     

    Faire une place sans céder la maison

    Intégrer l’Ombre signifie finalement reconnaître que nous sommes plus vastes que l’image que nous préférons avoir de nous-mêmes.

    Nous pouvons être généreux et égoïstes.

    Courageux et effrayés.

    Aimants et agressifs.

    Rationnels et irrationnels.

    Autonomes et avoir besoin des autres.

    L’un n’annule pas l’autre.

    L’être humain n’est pas un formulaire dans lequel une seule case peut être cochée.

    L’individuation jungienne consiste précisément à supporter progressivement cette complexité.

    Non pour devenir parfait.

    Mais pour devenir davantage conscient de ce qui agit en nous.

     

    Une petite expérience

    Pendant quelques jours, choisis une personne qui provoque chez toi une réaction particulièrement forte.

    Elle peut t’agacer.

    Ou te fasciner.

    Note trois caractéristiques que tu lui attribues.

    Puis demande-toi :

    « Existe-t-il, même sous une forme très différente, quelque chose de cela en moi ? »

    Ne cherche pas nécessairement une ressemblance évidente.

    Quelqu’un qui déteste l’autoritarisme peut ne jamais donner d’ordres mais vouloir contrôler la manière dont les autres le perçoivent.

    Une personne fascinée par l’audace de quelqu’un peut posséder une audace qu’elle ne s’autorise simplement pas à exercer.

    L’exercice n’a pas pour but de conclure que tout vient de toi.

    Seulement de récupérer ce qui t’appartient.

    Le reste peut tranquillement demeurer chez l’autre.

    Après tout, chacun doit ranger sa propre cave.

     

    Lumière et Ombre ne sont pas ennemies

    C’est probablement l’idée essentielle.

    Le but n’est pas de faire triompher la Lumière sur l’Ombre.

    Cette vieille histoire fonctionne admirablement dans les mythologies, les films et les sagas disposant d’un budget confortable pour les effets spéciaux.

    La psyché humaine est moins coopérative.

    Plus nous cherchons à éliminer totalement notre Ombre, plus nous risquons de la rendre autonome.

    Le travail consiste plutôt à mettre davantage de conscience là où il y en avait moins.

    Voir sa jalousie sans devenir jaloux.

    Reconnaître sa colère sans devenir violent.

    Admettre son désir de reconnaissance sans lui sacrifier toute son existence.

    Retrouver son égoïsme lorsqu’il devient simplement la capacité de prendre soin de soi.

    Accepter sa fragilité sans renoncer à sa force.

    L’Ombre n’a pas besoin de prendre le pouvoir.

    Elle demande surtout à cesser d’être niée.

    Car ce que nous pouvons regarder devient quelque chose avec lequel nous pouvons dialoguer.

    Et ce que nous refusons absolument de regarder possède cette fâcheuse habitude de trouver tout seul le chemin jusqu’à nous.

    La Lumière nous montre ce que nous savons déjà être.

    L’Ombre nous rappelle que nous sommes aussi ce que nous n’avons pas encore accepté de rencontrer.

    Entre les deux ne se trouve peut-être pas la perfection.

    Il y a quelque chose de beaucoup plus jungien.

     

    Un être humain un peu plus entier.