07- Projection
Projection — Ce que nous voyons chez les autres… et ce que nous y déposons
Nous avons tous déjà rencontré quelqu’un qui nous a immédiatement plu.
Ou immédiatement agacé.
Parfois sans raison claire.
Une voix, une manière de parler, une attitude, une façon de rire, un regard, un geste.
Quelque chose se passe avant même que nous ayons suffisamment d’informations pour savoir qui est vraiment cette personne.
Carl Gustav Jung appelle projection le mécanisme par lequel nous attribuons à quelqu’un d’autre des contenus qui appartiennent, au moins en partie, à notre propre monde intérieur.
Des attentes.
Des peurs.
Des qualités que nous n’assumons pas.
Des blessures anciennes.
Des désirs.
Des images.
Des figures archétypales.
La projection n’est donc pas une erreur occasionnelle réservée aux personnes confuses.
C’est un mécanisme psychique ordinaire.
Nous projetons tous.
La vraie question n’est pas :
« Est-ce que je projette ? »
Mais plutôt :
« À quel point mon regard sur cette personne est-il chargé de ce qui m’appartient ? »
Voir quelqu’un… ou voir ce qu’il représente
Une personne réelle possède une histoire, des qualités, des défauts, des contradictions.
Mais très vite, elle peut devenir pour nous autre chose.
Un modèle.
Un rival.
Une menace.
Un sauveur.
Une mère.
Un père.
Un guide.
Un traître.
Un idéal.
Un ennemi.
À partir de là, nous ne réagissons plus seulement à la personne.
Nous réagissons aussi à ce qu’elle représente intérieurement.
C’est pourquoi deux personnes peuvent rencontrer exactement le même individu et en repartir avec des impressions radicalement opposées.
L’une dira :
« Il est sûr de lui. »
L’autre :
« Il est arrogant. »
Une troisième :
« Il est impressionnant. »
Une quatrième :
« Il me met mal à l’aise. »
L’individu n’a pas nécessairement changé quatre fois en dix minutes.
Les regards, eux, oui.
La projection positive : idéaliser
La projection ne prend pas seulement une forme négative.
Elle peut être très agréable.
Nous rencontrons quelqu’un et avons immédiatement l’impression qu’il possède quelque chose d’exceptionnel.
Une intelligence extraordinaire.
Une liberté incroyable.
Une force rare.
Une sagesse presque surhumaine.
Un charisme fascinant.
Nous pouvons alors idéaliser.
Le problème n’est pas d’admirer quelqu’un.
L’admiration peut être parfaitement fondée.
Mais elle devient projective lorsque nous commençons à attribuer à la personne beaucoup plus que ce que nous savons réellement d’elle.
Nous complétons les blancs.
Et généralement avec une excellente décoration intérieure.
L’amoureux parfait
La relation amoureuse est un terrain privilégié.
Nous rencontrons quelqu’un.
Quelques échanges.
Quelques signes.
Une alchimie.
Puis très rapidement nous commençons à voir non seulement la personne, mais tout ce qu’elle pourrait représenter.
Quelqu’un de libre.
De profond.
De tendre.
De puissant.
De mystérieux.
De réparateur.
Nous ne tombons parfois pas seulement amoureux d’une personne.
Nous tombons amoureux de ce qu’elle active en nous.
Puis arrive un moment particulièrement délicat.
La personne réelle apparaît.
Elle possède des habitudes.
Des limites.
Des contradictions.
Elle oublie des choses.
Elle n’a pas toujours les réponses.
Elle peut même avoir des opinions totalement indépendantes des nôtres.
Scandale.
Ce moment n’est pas nécessairement la fin de l’amour.
Il peut être le début de la relation.
Parce que la projection commence à se retirer.
De « merveilleux » à « insupportable »
Le retrait d’une projection positive peut être brutal.
Quelqu’un que nous trouvions extraordinairement spontané devient soudain irresponsable.
Une personne très sûre d’elle devient arrogante.
Quelqu’un de sensible devient fragile.
Une personnalité indépendante devient distante.
Il est possible que nous découvrions réellement des défauts.
Mais parfois, la personne est globalement la même.
C’est notre regard qui change.
Nous cessons de lui confier la mission impossible d’incarner une image intérieure parfaite.
C’est douloureux.
Mais c’est aussi ce qui permet enfin de rencontrer quelqu’un qui existe vraiment.
La projection négative : « Je ne supporte pas cette personne »
L’autre grand terrain est l’antipathie.
Certaines personnes nous irritent immédiatement.
Trop sûres d’elles.
Trop faibles.
Trop bruyantes.
Trop ambitieuses.
Trop séductrices.
Trop moralisatrices.
Trop détendues.
Trop quelque chose.
Encore une fois, il est parfaitement possible qu’elles soient réellement agaçantes.
La psychologie jungienne n’oblige pas à aimer tout le monde.
Heureusement.
Mais lorsqu’une réaction devient particulièrement intense, elle mérite une question supplémentaire :
« Pourquoi ce trait précis me touche-t-il autant ? »
Peut-être parce qu’il rappelle quelqu’un.
Peut-être parce qu’il menace une valeur importante.
Peut-être parce qu’il représente quelque chose que nous refusons en nous.
Ou les trois.
La projection n’annule pas le comportement réel de l’autre.
Elle ajoute simplement une couche.
Parfois plusieurs.
Avec sous-couche et vernis.
« Je déteste les gens arrogants »
Prenons un exemple.
Quelqu’un dit :
« Je déteste les gens arrogants. »
Très bien.
Il peut simplement avoir raison de ne pas apprécier l’arrogance.
Mais supposons que sa réaction soit particulièrement forte.
Il peut être intéressant de demander :
« Qu’est-ce que j’appelle arrogance ? »
Peut-être toute personne qui affirme clairement sa valeur.
Et peut-être que cette personne a elle-même appris à ne jamais se mettre en avant.
Elle projette alors sur l’autre une capacité d’affirmation qu’elle ne s’autorise pas.
Ce qu’elle condamne comme arrogance peut contenir, mélangé à de vrais défauts, quelque chose qu’elle aurait besoin d’intégrer.
La projection négative peut donc parfois signaler une qualité exilée.
La projection et l’Ombre
La projection est intimement liée à l’Ombre.
Ce que nous ne voulons pas reconnaître en nous devient très facilement visible ailleurs.
Nous nous croyons désintéressés.
Nous repérons immédiatement l’égoïsme des autres.
Nous nous croyons humbles.
Nous voyons partout l’orgueil.
Nous nous croyons rationnels.
Nous identifions avec une remarquable efficacité les comportements irrationnels de notre entourage.
L’Ombre possède ainsi une stratégie de logement particulièrement économique :
elle habite chez les autres.
Cela nous permet de la surveiller sans payer le loyer.
Mais attention : tout n’est pas projection
C’est probablement l’avertissement le plus important.
Le concept de projection peut devenir lui-même une machine à nier la réalité.
Quelqu’un te ment.
Tu le constates.
Ce n’est pas nécessairement ta projection.
Quelqu’un se comporte de manière violente.
Le problème n’est pas automatiquement ton Ombre.
Une personne manipule, humilie, trahit ou abuse.
Il serait absurde et parfois dangereux de répondre :
« Que projètes-tu sur elle ? »
Parfois, ce que nous voyons est simplement là.
La question utile n’est donc jamais :
« Est-ce réel ou projeté ? »
Mais :
« Quelle part appartient aux faits, et quelle part appartient à ma réaction personnelle ? »
Les deux peuvent parfaitement coexister.
L’attribution d’intentions
Une forme extrêmement courante de projection consiste à croire que nous savons pourquoi quelqu’un agit.
Il ne répond pas à notre message.
Nous pensons :
« Il m’ignore. »
Peut-être.
Ou il conduit.
Il a oublié.
Il est malade.
Il n’a pas vu le message.
Il ne sait pas quoi répondre.
Il est occupé.
Ou il nous ignore réellement.
Le problème n’est pas d’avoir une hypothèse.
Notre esprit doit bien remplir les blancs.
Le problème commence lorsque l’hypothèse devient un fait sans être passée par la case vérification.
À partir de là, nous réagissons non plus à ce que la personne a fait, mais à l’intention que nous lui avons attribuée.
Et la relation peut rapidement devenir un débat entre deux personnes dont l’une n’était même pas au courant du scénario.
Dans le couple : la phrase qui n’a jamais été dite
Imagine :
Ton partenaire oublie quelque chose d’important.
Fait :
Il a oublié.
Interprétation possible :
« Ce n’est pas important pour lui. »
Puis :
« Je ne suis pas important pour lui. »
Puis :
« Il ne m’aime plus vraiment. »
En quelques secondes, un oubli vient de parcourir une distance psychique considérable.
La première émotion peut être réelle.
La blessure aussi.
Mais entre l’événement et la conclusion, plusieurs projections ont peut-être rejoint le voyage.
Une pratique simple consiste à séparer :
Le fait : qu’est-ce qui s’est réellement passé ?
Mon interprétation : qu’est-ce que j’en conclus ?
Mon émotion : qu’est-ce que cela provoque en moi ?
Trois choses différentes.
Lorsqu’elles fusionnent, les conflits deviennent beaucoup plus difficiles à comprendre.
Au travail : le chef « qui m’en veut »
Un supérieur critique un dossier.
Tu ressens immédiatement qu’il ne t’aime pas.
Peut-être est-ce vrai.
Mais que sais-tu exactement ?
Il a critiqué le dossier.
Le reste peut provenir d’une expérience ancienne avec l’autorité, d’une peur de l’échec, d’un besoin de reconnaissance ou d’une relation réelle difficile avec ce responsable.
La projection n’est pas « inventer n’importe quoi ».
Elle consiste souvent à utiliser des éléments réels pour construire une histoire dont une partie vient de nous.
Et comme nous sommes nous-mêmes l’auteur, le scénario nous paraît étonnamment convaincant.
Les figures d’autorité
La projection devient particulièrement visible avec les personnes d’autorité.
Professeur.
Médecin.
Patron.
Thérapeute.
Guide spirituel.
Expert.
Nous pouvons leur attribuer une sagesse, une puissance ou une connaissance bien supérieures à ce qu’elles possèdent réellement.
Ou au contraire les rejeter immédiatement parce qu’elles réveillent une relation ancienne à l’autorité.
Quelqu’un qui a grandi avec un père autoritaire peut retrouver cette figure chez un responsable pourtant beaucoup moins autoritaire.
Ou chercher, chez une personne admirée, le père protecteur qui lui a manqué.
La personne extérieure devient alors le support d’une histoire intérieure beaucoup plus ancienne.
Les célébrités et les figures publiques
Nous projetons également énormément sur des personnes que nous ne connaissons pas.
Acteurs.
Politiques.
Artistes.
Influenceurs.
Penseurs.
Nous disposons parfois de quelques interviews, quelques images, quelques phrases.
Et pourtant nous savons :
« Il est profondément humain. »
« Elle est fausse. »
« Lui, au moins, est sincère. »
« Elle est forcément narcissique. »
Nous avons construit une personne entière avec une quantité de données qui suffirait à peine à remplir une fiche de bibliothèque.
C’est une prouesse.
Mais surtout projective.
Les figures publiques deviennent facilement des écrans sur lesquels nous projetons nos valeurs, nos espoirs, nos peurs et nos archétypes.
La fascination
La fascination est particulièrement intéressante.
Quelqu’un occupe beaucoup de place dans notre esprit.
Nous pensons à lui souvent.
Nous observons ses paroles.
Nous imaginons des rencontres.
Nous cherchons ce qu’il pense.
La relation réelle peut être minime.
Mais la relation psychique est immense.
C’est un signal classique qu’une projection peut être à l’œuvre.
Cela ne signifie pas que la personne n’est pas remarquable.
Elle peut l’être.
Mais la question devient :
« Qu’est-ce qu’elle représente pour moi ? »
Liberté ?
Puissance ?
Beauté ?
Sagesse ?
Danger ?
Créativité ?
Une vie que je ne m’autorise pas ?
La fascination peut alors devenir une piste vers une dimension personnelle encore peu reconnue.
La jalousie
La jalousie est un autre excellent détecteur.
Quelqu’un possède quelque chose.
Une réussite.
Une relation.
Une liberté.
Une qualité.
Et cela nous dérange.
Nous pouvons évidemment nous contenter de condamner la personne.
Ou demander :
« Qu’est-ce que cette jalousie m’apprend sur ce que je désire ? »
La projection peut alors être retournée.
Au lieu de :
« Cette personne se vante. »
nous pouvons découvrir :
« J’aimerais peut-être moi aussi être reconnu. »
Ce n’est pas nécessairement agréable.
Mais c’est beaucoup plus utile.
Retirer une projection ne signifie pas cesser d’aimer
C’est une crainte fréquente.
Si je cesse d’idéaliser quelqu’un, vais-je encore l’aimer ?
Peut-être oui.
Peut-être non.
Mais si la relation survit, elle devient différente.
Nous aimons moins l’image.
Davantage la personne.
Avec ses limites.
Ses contradictions.
Ses jours brillants.
Et les autres.
La projection positive donne souvent à une relation son intensité initiale.
Son retrait peut permettre sa profondeur.
Ce qui est moins spectaculaire.
Mais souvent plus habitable.
Retirer une projection négative ne signifie pas excuser
Même chose de l’autre côté.
Comprendre qu’une personne réveille quelque chose en nous ne signifie pas accepter son comportement.
Tu peux parfaitement reconnaître :
« Cette situation touche une vieille blessure chez moi »
et ajouter :
« Son comportement reste inacceptable. »
C’est même une position beaucoup plus solide.
Nous séparons alors ce qui nous appartient de ce qui appartient à l’autre.
La responsabilité devient plus claire.
La projection brouille les frontières.
La conscience les redessine.
Comment reconnaître qu’une projection est possible ?
Il n’existe pas de test infaillible.
Mais quelques indices peuvent attirer l’attention.
Une réaction émotionnelle très intense.
Une certitude rapide sur quelqu’un que nous connaissons peu.
Une admiration presque totale.
Une antipathie immédiate.
Une personne qui occupe énormément notre pensée.
La répétition du même type de relation.
Une impression de déjà-vu émotionnel :
« Pourquoi est-ce encore moi qui tombe sur ce genre de personne ? »
Parfois, le dénominateur commun mérite d’être recherché ailleurs que chez les huit personnes successives.
Mauvaise nouvelle :
nous étions présents dans toutes les relations.
La répétition
C’est l’un des signes les plus intéressants.
Nous changeons de partenaire.
Même problème.
Nous changeons de travail.
Même type de conflit.
Nous changeons de groupe.
Même sentiment d’être rejeté, contrôlé, négligé ou trahi.
Il est parfaitement possible d’avoir plusieurs fois de la malchance.
Mais à partir d’un certain nombre d’épisodes, la psyché peut poliment suggérer :
« Peut-être pourrions-nous examiner le seul personnage qui figure dans toutes les saisons ? »
Ce personnage, c’est nous.
Pas pour nous accuser.
Pour comprendre ce que nous rejouons.
La reprise de projection
Jung parle de retirer ou de reprendre les projections.
Cela signifie progressivement reconnaître :
« Ce que je voyais chez l’autre appartient aussi, en partie, à mon monde intérieur. »
Une qualité admirée peut devenir quelque chose que nous développons nous-mêmes.
Un défaut détesté peut révéler une tendance que nous devons reconnaître ou une limite que nous devons apprendre à poser.
Une figure idéalisée peut redevenir humaine.
Une figure diabolisée aussi.
Le monde extérieur devient alors moins peuplé de dieux et de monstres.
Il retrouve des êtres humains.
C’est généralement moins spectaculaire.
Mais beaucoup plus précis.
Que signifie une forte charge projective dans le test ?
Elle peut indiquer qu’actuellement certaines relations possèdent une importance psychique élevée.
Tu peux idéaliser fortement.
Rejeter vivement.
Attribuer rapidement des intentions.
Ou laisser certaines personnes occuper beaucoup d’espace dans ton monde intérieur.
Ce n’est pas nécessairement un mauvais signe.
Une période amoureuse, créative, conflictuelle ou transformatrice peut naturellement produire davantage de projections.
Le point important devient alors la deuxième mesure :
ta capacité de reprise de projection.
Car une projection forte que tu peux observer n’a pas la même signification qu’une projection forte vécue comme une description incontestable de la réalité.
Une forte reprise de projection
Si ce score est élevé, tu sembles capable de poser régulièrement une question précieuse :
« Et moi, là-dedans ? »
Tu peux reconnaître que ton regard change.
Que tes interprétations ne sont pas toujours des faits.
Que ce que tu admires ou rejettes possède peut-être aussi une dimension personnelle.
Cela ne fait pas disparaître les projections.
Cela les rend plus conscientes.
Et dès qu’une projection devient observable, elle commence déjà à perdre une partie de son autonomie.
Le projecteur fonctionne encore.
Mais quelqu’un a enfin allumé la lumière dans la cabine.
Une reprise de projection faible
Cela peut simplement signifier que tes premières impressions ou interprétations paraissent actuellement très convaincantes.
Dans ce cas, une technique extrêmement simple peut être utile.
Devant une situation relationnelle chargée, écris deux colonnes :
CE QUE JE SAIS
et
CE QUE J’IMAGINE / INTERPRÈTE
Exemple :
Je sais : il n’a pas répondu depuis deux jours.
J’interprète : il m’évite.
Je sais : elle a critiqué mon travail.
J’interprète : elle veut me rabaisser.
Je sais : cette personne me fascine.
J’interprète : elle possède quelque chose d’exceptionnel.
Cette distinction ne donne pas automatiquement la vérité.
Mais elle remet de l’espace entre les faits et notre scénario.
Et l’espace est souvent l’endroit où la conscience peut entrer.
Demander au lieu de deviner
Une autre pratique révolutionnaire existe.
Elle est ancienne.
Elle s’appelle poser une question.
« Quand tu as dit cela, qu’est-ce que tu voulais dire ? »
« J’ai eu l’impression que tu étais distant. Est-ce que je me trompe ? »
« Est-ce que cette situation te dérange ? »
C’est étonnamment efficace.
Nous passons parfois des heures à interpréter l’esprit de quelqu’un qui se trouve à deux mètres et possède la capacité linguistique de répondre.
L’inconscient trouve probablement cela très peu sportif.
Mais la relation y gagne beaucoup.
Faire attention aux phrases absolues
Quelques formulations peuvent signaler une projection rigide :
« Il fait toujours ça pour… »
« Elle pense forcément que… »
« Je sais exactement ce qu’il veut. »
« Ces gens sont tous… »
Les mots toujours, forcément, jamais, tous sont parfois de petits gyrophares psychiques.
Pas toujours.
Évidemment.
Le mot « toujours » lui-même mérite la présomption d’innocence.
Mais lorsqu’une certitude sur l’intériorité de quelqu’un devient absolue, il peut être utile de vérifier les preuves.
Les projections positives sont parfois les plus difficiles à reprendre
Nous acceptons assez facilement l’idée que notre haine puisse être excessive.
Beaucoup moins que notre admiration.
Dire :
« Peut-être que j’idéalise cette personne »
peut sembler diminuer sa valeur.
Ce n’est pas nécessaire.
Nous pouvons reconnaître une qualité réelle et constater qu’elle occupe chez nous une place disproportionnée.
Supposons que tu admires énormément quelqu’un pour son indépendance.
La reprise de projection ne consiste pas à conclure :
« Finalement, il n’est pas indépendant. »
Elle peut conduire à :
« Son indépendance m’impressionne parce que j’ai moi-même besoin de développer davantage cette qualité. »
La projection devient alors une indication de potentiel.
Au lieu de demander à l’autre de porter cette qualité pour nous, nous pouvons commencer à la cultiver.
Projection et archétypes
Certaines projections sont particulièrement puissantes parce qu’elles touchent des images archétypales.
Le Sage.
Le Héros.
La Mère.
Le Roi.
L’Amant.
Le Héros.
Nous rencontrons une personne et elle devient rapidement porteuse de cette image.
Elle ne peut évidemment pas être à la hauteur.
Personne ne peut rivaliser longtemps avec un archétype.
C’est un peu comme demander à son conjoint de concurrencer un personnage mythologique disposant de trois mille ans de publicité.
Le retrait de la projection devient alors indispensable pour permettre à la personne réelle d’exister.
Projection et réseaux sociaux
Le monde numérique constitue une formidable fabrique de projections.
Nous voyons quelques images.
Quelques phrases.
Quelques opinions.
Puis notre esprit complète le reste.
Nous pouvons admirer ou détester quelqu’un que nous n’avons jamais rencontré.
Nous lui prêtons une personnalité.
Des intentions.
Une vie intérieure.
Nous sommes parfois capables de décrire précisément le caractère d’une personne dont nous connaissons essentiellement vingt-sept publications et une photo de profil.
La projection adore le manque d’information.
Il lui laisse davantage d’espace pour décorer.
Plus nous connaissons peu une personne, plus il peut être utile de distinguer ce que nous savons d’elle et ce que nous avons construit autour.
Une expérience simple : trois personnes
Choisis mentalement trois personnes.
Une que tu admires beaucoup.
Une qui t’agace fortement.
Une qui t’est plutôt indifférente.
Pour la première, écris trois qualités.
Puis demande :
« Laquelle de ces qualités aimerais-je développer davantage en moi ? »
Pour la deuxième, écris trois défauts.
Puis :
« Existe-t-il une version, même très différente, de l’un de ces traits chez moi ? »
Enfin regarde la troisième.
Pourquoi produit-elle moins de réaction ?
Souvent, la projection se repère davantage par l’intensité que par le contenu.
Une autre expérience : enlever le personnage
Prends quelqu’un qui occupe beaucoup d’espace dans ton esprit.
Retire mentalement son rôle.
« Mon chef. »
« Mon ex. »
« Mon père. »
« Cette femme formidable. »
« Cet imbécile. »
Puis essaie de décrire uniquement des comportements observables.
Pas :
« Il est manipulateur. »
Mais :
« Il a dit ceci après avoir fait cela. »
Pas :
« Elle est extraordinairement généreuse. »
Mais :
« Elle a fait ceci dans telle situation. »
L’exercice paraît froid.
Il ne s’agit pas de vivre ainsi en permanence.
Il sert simplement à retrouver momentanément la personne derrière le personnage intérieur.
Le but n’est pas de devenir neutre
Une vie sans projection serait probablement une vie sans beaucoup de relations humaines.
Nous investissons naturellement les autres de significations.
Nous aimons.
Nous admirons.
Nous craignons.
Nous espérons.
Nous nous attachons.
Il ne s’agit pas de devenir un observateur clinique qui regarde chaque relation en déclarant :
« Intéressant. Niveau projectif modéré. »
Ce serait une excellente manière de perdre ses amis.
Le but est plutôt de conserver une possibilité :
celle de réviser notre regard.
Aimer quelqu’un tout en découvrant qui il est réellement.
Être en colère sans inventer ses intentions.
Admirer sans transformer en idole.
Critiquer sans transformer en monstre.
Et surtout reconnaître quand une relation nous apprend quelque chose sur nous-mêmes.
Le miroir et la fenêtre
On pourrait finalement comparer toute relation à quelque chose qui est simultanément une fenêtre et un miroir.
Par la fenêtre, nous voyons l’autre.
Une personne réellement différente de nous.
Avec son histoire, ses choix et sa liberté.
Dans le miroir, nous voyons quelque chose de nous-mêmes.
Nos attentes.
Nos blessures.
Nos désirs.
Nos peurs.
Nos possibilités inexprimées.
Le problème commence lorsque nous croyons regarder uniquement par la fenêtre alors que nous contemplons surtout notre reflet.
Ou lorsque, devenus passionnés de psychologie, nous décidons que tout est miroir et oublions qu’il existe réellement quelqu’un de l’autre côté.
Le travail consiste à apprendre à reconnaître les deux.
Qu’est-ce qui appartient à l’autre ?
Qu’est-ce qui appartient à moi ?
Et qu’est-ce que notre rencontre fait apparaître entre les deux ?
Retirer une projection n’appauvrit pas nécessairement une relation.
Cela peut au contraire lui rendre quelque chose d’essentiel :
deux personnes réelles.
Moins parfaites que les personnages imaginaires.
Moins terribles aussi.
Et probablement beaucoup plus intéressantes.
Car lorsque le projecteur s’éteint un peu, l’autre cesse progressivement d’être l’écran de notre histoire intérieure.
Il peut enfin redevenir ce qu’il était depuis le début :
quelqu’un que nous ne connaissons jamais complètement.
Et c’est peut-être précisément là que peut commencer une vraie rencontre.